Bad At Sports

 

Bad At Sports
24/25 septembre 2016

Comissaires / Marie Gayet & Célia Nkala 
Texte / Florian Gaité

Contre-manifestation à une plasticité victorieuse, Bad at sports dessine un parcours de (mauvaise) santé entre des figures défaites. A contrepied de l’injonction à la performance, symptomatique des sociétés néolibérales, l’exposition met en valeur le laisser-aller d’œuvres dont la mollesse ou l’aspect lacunaire contredit tout triomphalisme esthétique. Au risque assumé de décevoir les attentes, les douze artistes réunis renoncent ici à la virtuosité pour mieux éprouver le potentiel formel du mal assuré. L’informe agit alors comme le moyen d’une création indisciplinée, borderline, qui s’émancipe à double titre de l’autorité des conventions. D’une part, traits libres, matières sans tenue et structures précaires laissent s’exprimer sans entrave la vitalité des œuvres au détriment des critères habituels de reconnaissance. De l’autre, en tant que marqueurs de l’art depuis la modernité, les motifs amorphes contestent les normes académiques et leurs catégories mortifères, réinterprétant l’histoire de l’art avec une certaine ironie. Dans les deux cas, la genèse des formes paraît advenir comme par effraction, en dérégulant l’économie ordinaire des représentations. Parade dérisoire pour œuvres de dégonflés, Bad at sports regroupe ainsi des travaux essentiellement marqués par le manque, le trouble et une dose d’irrévérence, qui se jouent, au sens propre comme au figuré, des tensions entre gravité et légèreté.

L’œuvre de Laura Buttons qui donne son titre à l’exposition se présente comme l’étendard d’un anti-héroïsme revendiqué. Inscrit tel un slogan sur un drapeau, Bad at sports célèbre le contre-effort et la résignation face à la médiocrité, mettant en résonance la laxité des formes et le laxisme du sujet. Il fait écho au drapeau embourbé dans l’argile et posé sur un mât frêle de I know you were there, I saw you under the floating flag, et au ballon de plâtre écrasé sous une barre de métal, extrait de l’installation Things fall apart – The Centre cannot hold, deux traces d’une action avortée, entravée ou contrainte  qui dessinent la trame d’un non-événement, sans rebondissement attendu. De l’indolence formelle de Vient et va aux aires de pauses aménagées par Temps d’arrêt, les pièces de Gwendoline Perrigueux reposent sur une stratégie similaire de la passivité et du non-engagement, qui fait converger artiste et public dans une même retraite. Elles  disposent en effet le spectateur à un regard dilettante, sinon apathique, propice à une divagation contemplative. Anne-Charlotte Finel sollicite cette même disposition passive en installant des paysages incertains, troubles et sans repère. Les eaux tourbillonnantes de la vidéo Château invitent à une vision labile et hypnotique, situées dans un interstice fugace, un « entre deux eaux », dont le mouvement ne s’appréhende qu’au seuil de la perception consciente, là où le regard fier et conquérant, sûr de ce qu’il saisit, devient vain. 

L’esthétique tout en souplesse dans le travail de Coline Cuni fait elle aussi coïncider le fléchissement des corps et le relâchement de la perception. La sculpture Cataracte n°3 croise les imaginaires de la chute (du latin cataracta : « la chute d’eau ») et de la pathologie dégénérescente (la maladie est associée au vieillissement), offrant l’image d’une indolence matérielle aussi nonchalante que défaitiste. Réalisée in situ pour l’occasion, la pièce d’Anne-Charlotte Yver investit le lieu sur le mode de la dislocation, de la rupture avec ce qui en place ou spatialement établi. Le latex utilisé introduit une part de malléabilité proche de l’écoulement humoral, qui contredit la rigidité de la structure en acier, ersatz d’équipement sportif rendu à un état « exsangue », du nom de la série dans laquelle elle s’inscrit. Relevant d’un même réagencement délétère, Haut les cœurs de Kirill Ukolov, un tapis d’escalier qui paraît empruntable vu de face mais complètement bancal vu de côté, déconstruit la forme officielle pour signifier l’effondrement des conventions. Aménagement d’intérieur pour qui veut se prendre les pieds dans le tapis, la sculpture désamorce les désirs d’élévation comme les hiérarchies institutionnelles dans un éclat de rire à peine contenu.

Bad at sports complète son exploration des formes défaites en réunissant des œuvres qui donnent de l’histoire de l’art une représentation en déliquescence. La précarité formelle entre alors en résonance avec la fragilité des référents traditionnels, qui justifie la déconstruction de leur autorité. Sandra Aubry & Sébastien Bourg délogent ainsi de son piédestal la statuaire classique à travers une proposition poétique qui met en scène l’absence et la séparation, distinguant le modèle des projections du public. Le pied de Senza te, vestige d’un corps déchu, répond à l’empreinte sur socle des Podiums, constituant métaphoriquement la trame d’une histoire d’amour irrésolue, quand la série de collages « Ectoplasmes » explore la spectralité du souvenir et la nostalgie face aux images mourantes, en passe d’être oubliées. Aldéric Trével réinterprète quant à lui une figure clef de la sculpture moderne, Le Penseur de Rodin, qu’il installe dans une posture moins glorieuse. Là où Rodin sublimait le poète Dante et la capacité de la poésie à transcender les souffrances, le plasticien imagine un penseur en plein doute, perplexe et désabusé, symbole d’un fléchissement de la pensée, de la conscience et de la volonté, caractéristique de la culture post-moderne.

Fidèle à une stratégie picturale où la figuration est en quelque sorte inaboutie ou avortée, Coraline de Chiara réalise des peintures qui résistent à la représentation. Troués, oblitérés ou fondus, ses motifs graphiques relèvent en effet d’un régime de la visibilité handicapée, quand dans ses abstractions à la cire, elle dissout des documents d’archive dans le mouvement d’une organicité en fuite. Procédant par collage, montage et reproduction, Ronan Le Creurer met en tension dans Le saut, ou l’empreinte du pied-à-terre la souplesse du tissu en fond et la rigidité du dessin imprimé au premier plan, l’empreinte de l’eau diluant le premier pour mieux contredire l’organisation du second. Tirée d’un traité de géométrie, l’illustration évoque Aristippe de Cyrène, un philosophe naufragé près de Rhodes qui s’attira la confiance des autochtones par la connaissance des figures géométriques que ces derniers traçaient sur le sable. Penseur des espaces maritimes, qu’il considère comme des lieux intermédiaires entre la vie et la mort, et fondateur de l’école cyrénaïque, le sage hédoniste incarne les ambivalences de l’esprit, partagé entre la rigueur de la raison et la labilité des sentiments. A l’image de l’exposition, la confusion des propriétés matérielles et de leurs évocations participe à faire vaciller les assises de l’interprétation esthétique et à en déjouer les performances.

Artistes 
Alderic Trevel
Anne-Charlotte Finel
Anne-Charlotte Yver
Sandra Aubry & Sébastien Bourg
Axel Roy
Coline Cuni
Coraline de Chiara
Gwendoline Perrigueux
Kirill Ukolov
Laura Buttons
Ronan Le Creurer